C’est sur une île japonaise qu’apparaît un étrange phénomène jamais rencontré nulle part : les objets, sans crier gare, disparaissent du jour au lendemain. Les habitants n’en sont nullement effrayés, ils sont même tout à fait résignés. Cela semble leur importer peu puisque de toute façon, ils savent très bien que ces objets ne le manqueront jamais, ils les oublient immédiatement.

Mais parmi ces habitants, certains sont différents. Ils ont, eux, la capacité de se souvenir. Et ça n’arrange absolument pas les autorités en place qui ont même du inventer une brigade spéciale pour traquer ces gens qui risquent, un jour ou l’autre, de se rebeller. Et il n’est pas rare de constater de temps en temps la disparition inexpliquée de certaines personnes qui ont eu un jour la visite de cette fameuse brigade.

La narratrice, elle, est une romancière. Elle n’a pas cette capacité de se souvenir. Mais son éditeur, lui, est une de ces rares personnes qui se souviennent, et qui voient d’un très mauvais œil ces disparitions se multiplier de façon exponentielle. L’écrivaine s’en rend compte et lui propose de le cacher chez elle, comme font la plupart des « gens du souvenir ». Il accepte, se cache chez elle, et c’est à ce moment qu’ils commenceront à oublier leur relation professionnelle et à se connaître plus intimement.

Il faut savoir que ce roman est paru au Japon en 1994, donc bien avant « Le musée du silence » qui, lui, est paru en 2000. On retrouve dans « Cristallisation secrète » non seulement l’univers feutré de l’écrivaine, mais aussi cette importance qu’elle accorde aux objets et aux « choses », son attachement aux souvenirs et cette crainte maladive de voir la mémoire être mise à mal (thème également à la base du superbe « La Formule préférée du Professeur »).

Dans « Cristallisation secrète », on retrouve également un objet très cher à OGAWA, la machine à écrire (qui est l’âme même d’une de ses nouvelles « Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly » parue dans le recueil « La mer » (2006). Cette machine à écrire est surtout présente dans le roman que la narratrice de « Cristallisation secrète » est en train d’écrire, l’histoire d’une jeune étudiante en dactylographie qui se fait séquestrer par son professeur. Ici également, on retrouve la mise en abîme très appréciée par OGAWA et utilisée dans plusieurs de ses récits.

Enfin, le cœur de ce roman se situe dans une petite pièce dans laquelle est « enfermé » l’éditeur qui tente d’échapper aux traqueurs de souvenirs . Petite pièce qui représente l’isolement bénéfique dont a besoin tout être humain, ce qui est également le thème principale du court roman « La Petite pièce hexagonale » paru en 1991.

« Cristallisation secrète » est bien évidemment une allégorie du totalitarisme qui ne cesse de se mordre la queue, qui finit toujours par disparaître en voulant faire disparaître, qui se voit condamné au silence en voulant faire taire les autres. Dans tout totalitarisme, il y aura toujours le « petit » grain de sable qui empêchera la roue de tourner et d’arriver à son but. Ce grain de sable représenté ici par le souvenir, ou plutôt par ceux qui se souviennent, ceux qui sont capables de faire revivre ceux qui ont baissé les bras.

L’œuvre d’OGAWA est une œuvre en spirale, les thèmes et les idées qu’elle utilise ne cessent de tourner, de monter et de descendre. Un élément n’apparaît plus dans un de ses récits, c’est qu’il est déjà paru ou reprendra sa place dans un prochain. Tous ces thèmes ne cessent de se rencontrer pour ensuite se séparer ; ils ne cessent de tournoyer dans cet univers qui, de plus en plus, fait du travail d’OGAWA une œuvre unique, complexe, personnelle et remarquable. Un œuvre intemporelle qui ne s’inscrit jamais dans une époque donnée, mais qui brasse tout ce qui est immuable.

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