Une partie de l’œuvre d’Ôé Kenzaburô est indissociable de sa propre vie, vie personnelle qui fut déchirée en 1963 lorsqu’il apprit que son fils Hikari était né avec un handicap mental grave. C’est à cette époque que son œuvre prendra un virage à 180° et qu’il commencera à écrire des livres non plus pour lui, mais pour donner une voix à son fils qui ne pouvait pas s’exprimer.

« Une affaire personnelle » est l’histoire de « Bird », jeune homme de 27 ans qui rêve de quitter le Japon afin de découvrir l’Afrique. Rêve qu’il prépare en achetant des cartes de ce continent lointain et inconnu et qu’il compte concrétiser le plus rapidement possible. Mais lorsque sa femme accouche d’un enfant handicapé, son rêve vole en éclat, l’existence de celui qu’il appellera « le monstre » met un frein à tous ses projets, à sa propre existence, à son amour de la vie et à tous les fruits qu’il ne pourra plus goûter. Ses réactions, plus inattendues les unes que les autres, vont le plonger dans une sorte de cauchemar éveillé qu’il partagera avec sa maîtresse, femme sans attache qui s’avérera d’une cruauté et d’une froideur très mal venues pour ressusciter le tout jeune père.

Ôé Kenzaburô nous présente « Bird » comme un jeune homme plein d’avenir et d’espoir qui attend de la vie qu’elle lui soit juste souriante et prometteuse, tout comme Ôé à cette époque. Ce tragique événement met soudainement un terme à un futur aléatoire, ils savent tous les deux que leur vie sera dorénavant régulée par l’existence de leur progéniture qui exigera d’eux une vie faite d’abnégation et de dévotion.

L’écrivain nous fait savoir que les réactions devant un tel accroc de la vie peuvent être multiples, mais qu’elles finiront toutes par un choix « simple » : garder l’enfant ou l’éliminer de sa vie soit en le laissant mourir, soit en prenant la fuite. Dès le début, « Bird » décide de prendre la fuite en se réfugiant dans l’alcool et les bras opportunistes de sa maîtresse qui saisira l’occasion pour s’approprier l’âme perdue de cet homme sombrant dans le déni de sa propre existence.

Le récit est très dur et violent, mais laisse apparaître une nuée d’espoir pour l’être humain qui se retrouve dans une situation telle que tous ses choix seront douloureux et irréversibles. Le bien et le mal, la garde de l’enfant ou son élimination sont omniprésents durant tout le cheminement psychologique et existentialiste de « Bird ».

Le début de la carrière littéraire d’Ôé Kenzaburô fut influencé par des écrivains comme Jean-Paul Sartre et Albert Camus, Camus qui se consacra corps et âme à l’existentialisme et à l’absurde. Et l’on pourrait parler d’ironie du sort lorsque l’on voit qu’Ôé fut pleinement touché par la question de l’existence et de l’absurde. Sa réponse fut quelque peu similaire à celle de Camus, si ce n’est qu’il se mit à écrire non pas pour sa propre existence, mais plutôt pour pouvoir rétablir un certain équilibre chez son enfant, enfant qui, ne pouvant s’exprimer, s’exprimera pendant longtemps au travers des mots de son père jusqu’à ce qu’il puisse s’exprimer lui-même au travers de la musique et de son piano.

« Une affaire personnelle » est le livre le plus autobiographique de l’auteur. Le choix entre la mort et la survie de son fils a été proposé à Ôé par les médecins de son fils qui ne voyaient aucun avenir possible pour Hikari. Le choix du nom du héros du livre « Bird » (oiseau) vient sans doute du fait que le premier mot qu’Hikari prononça le fut après que l’enfant ait entendu les pépiements d’un oiseau, un des plus beaux souvenirs du couple Ôé et une touche très personnelle de l’auteur durant tout ce récit troublant, cruel, mais très émouvant.

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