« Une vague inquiétude » de AKUTAGAWA Ryûnosuke

Le Masque (1914)

Le récit peut se séparer en plusieurs parties :

La fête de la contemplation des fleurs de cerisiers. Elle est décrite vue d’un pont, d’abord de façon très factuelle, naturaliste, générale, avant d’être relatée en se focalisant sur l’homme ivre qui danse, un masque Hyottoko sur le visage, puis qui s’écroule, sans vie, après qu’un bateau ait percuté le sien. Le narrateur nous apprend alors, par la rumeur puis par le journal, quel était le nom du danseur – Heikichi. Cette information lui parvient comme s’il avait été le témoin de cet accident mortel, comme s’il avait été un spectateur installé à la rambarde du pont durant le déroulement de la fête.

 Le récit enchaîne ensuite sur l’histoire du mort. En particulier, à travers son rapport à la danse : sa danse à lui, grotesque, folle et dangereuse.

Puis est décrite sa relation à l’alcool, puisqu’il ne danse que sous l’effet de la boisson. Se pose la question de sa véritable personnalité : Heikichi est-il pleinement lui-même quand il est saoul ou quand il est à jeun ? Son vrai Moi est-ce-celui qui a bu ou celui qui est sobre ? À la fin de cette troisième partie est affirmée l’idée qu’il était surtout un menteur, que mentir était le trait caractéristique de son identité.

Dans la partie suivante, la vie de Heikichi est retracée selon ce qu’il en disait lui-même. Le récit devient une sorte d’autobiographie dans laquelle le danseur fou se raconte uniquement à travers des aspects négatifs (la secte de Michiren, le suicide et le vol), même s’ils ne sont pas tous liés directement à lui. On nous informe quand même à la fin que les faits de ce récit sont probablement faux, étant donné son goût du mensonge.

La dernière partie nous replonge dans l’accident mortel que connaît le personnage à bord du bateau. Le narrateur finit par s’exprimer à la première personne et décrit la même scène qu’au début mais avec cette fois-ci bien plus de détails et du point de vue des gens qui se trouvaient à bord. Le visage mourant de Heichiki est d’ailleurs offert au regard du lecteur. La nouvelle se termine sur le masque qu’il portait, que le narrateur humanise en en faisant le dernier point de vue de son récit.

C’est impressionnant. À l’issue de la lecture du texte de Akutagawa, je me retrouve presque estomaqué. Ce qui est passionnant c’est l’agencement de la narration, cette manière presque désinvolte de passer d’une focale à une autre, du présent au passé et d’un plan général à un sous-récit subjectif (qui plus est à un sous-récit qui était peut-être volontairement inexact). C’est brillant, virtuose.

Les sujets abordés touchent aux aspects sombres de l’être humain. Qu’est-ce qu’il faudrait penser de cette nouvelle ? Quelle morale ou quelle vision existentielle pourrait-t-on en extraire ?

Le doute (1919)

Un récit dans le récit. Le narrateur pourrait bien être l’auteur lui-même puisqu’il s’agit d’un intellectuel appelé à donner des conférences dans une autre ville que la sienne. Il y rencontre un homme qui lui fait le récit de sa vie.

L’intellectuel est un solitaire. Il séjourne dans cette ville à l’écart des quartiers habités. Une nuit, il reçoit la visite, silencieusement, mystérieusement de Gendô Nakamura, un homme sans âge à la voix atone. Commence donc une confession, celle de cet être poursuivi toute sa vie par sa conscience morale.

Il y a eu au départ un crime originel. Lors d’un tremblement de terre qui a provoqué un incendie, la femme de Nakamura se retrouve prisonnière des ruines de leur maison, en train d’agoniser. Une poutre lui est tombée dessus mais lui ne parvient pas à l’en extraire. Alors il la tue, certain qu’elle va périr. C’est peu à peu qu’un doute terrible grandit en lui qui va finir par l’envahir entièrement. Petit à petit, il se demande s’il n’a pas achevé son épouse, non pour l’empêcher de brûler vive mais parce qu’il désirait secrètement sa mort.

Il apprend alors à son interlocuteur qu’elle avait un défaut physique. Le lecteur pourrait en savoir davantage sur cette indication si la phrase suivante n’avait pas été supprimée du texte. Le passage manquant est clairement montré comme manquant. C’est un choix du narrateur que de ne pas décrire la nature de ce défaut physique, et donc la cause du désir du mari de voir mourir sa femme. Akutagawa rajoute délibérément du mystère au mystère.

Le doute (celui du titre) se fait de plus en plus pressant dans l’esprit de Nakamura. Il désirait la tuer. Le tremblement de terre et l’incendie étaient l’occasion rêvée pour passer à l’acte. Cette hypothèse finit par se changer en révélation et va alors agir sur lui comme une vague insurmontable de mélancolie. Le tourment sera si puissant, si pesant, qu’il ne pourra plus garder son doute pour lui. Il finit par tout avouer au pire moment de son existence : le jour de son remariage. Comme un coup de folie, comme une libération. Il vit depuis dans le déshonneur et la marginalité.

Lui-même trouve la morale de son histoire : chacun possède un monstre en son sein, capable de se réveiller et de prendre le dessus. Décidément, l’écrivain veut nous donner une vision très complexe de l’âme humaine.

Et à la toute fin, un dernier mystère non résolu s’ajoute aux précédents : Nakamura a un doigt en moins. L’intellectuel aimerait l’interroger sur ce point, mais ne le fait pas.

Le wagonnet (1922)

La simplicité du récit et la profondeur complexe des personnages. Voilà l’opposition qui me vient tout de suite à l’esprit à la fin de cette lecture.

L’histoire racontée n’est ni compliquée ni tortueuse. Un enfant de huit ans est fasciné par le chantier d’une voie de chemin de fer. Nous sommes au début du siècle, du 20ème, le train est une importation occidentale récente au Japon, terriblement moderne à ce moment-là. Il grimpe une fois sur un des wagons en compagnie de deux autres enfants mais ils se font chasser par un des ouvriers. Plus tard, il revient seul, on accepte qu’il aide à pousser un wagon et il le fait jusqu’à ce qu’il se retrouve suffisamment loin de chez lui pour qu’une inquiétude, puis une rage, puis une peur puissante s’emparent de lui jusqu’à l’ensevelir totalement. Cette montée d’appréhension considérable a ses raisons : il a peur de se faire disputer par ses parents, de rentrer en pleine nuit, de se perdre. Mais l’expression concrète qu’elle prend devient quasiment irrationnelle.

C’est à nouveau un récit sur l’angoisse, sur le réveil du fou ou du monstre que l’on a tous en soi. Un enfant s’éloigne un peu trop loin de son périmètre familier, et c’est le venin redoutable de la grande Peur qui s’implante dans sa chair, dans son esprit. La course à pied dans laquelle il se jette, cette course folle qui l’entraîne vers son village, en se délestant petit à petit de ses vêtements, le fait redevenir un sauvage, un petit être a-civilisé, comme s’il était en train de fuir la rupture avec la raison, le calme, la normalité, une rupture qu’il sent imminente en lui. Les « fourrés sombres », à l’instar de la nuit tombante, sont les symboles de ce vertige surpuissant et métaphysique.

Ces trois nouvelles incroyables ont beau être rassemblées sous le titre de « Une vague inquiétude », on peut dire qu’elle n’est pas que vague cette inquiétude, mais intense, massive, presque invulnérable.

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« Kitchen » de YOSHIMOTO Banana

Un recueil de deux nouvelles

 

Est-ce le hasard ou une constante ? Des histoires de deuil reviennent souvent d’un roman japonais à un autre. Un ami a une théorie selon laquelle cette récurrence s’expliquerait par le traumatisme dû aux deux bombes nucléaires de 1945. Je suppose qu’il faudrait approfondir la question.

               J’aime le prénom de cet auteur, j’aime le fait qu’elle ait écrit ce recueil de nouvelles à l’âge de 23 ans, et j’aime qu’elle se confronte justement à ces thèmes du deuil, de la mort des proches, de la solitude et du sentiment de marginalité que cela induit, alors que ses personnages ont tout juste la vingtaine. Des filles, orphelines, veuves, des jeunes personnes marquées par la mort sans pitié, par la douleur intime, par la difficulté à être au monde, quand on est soumis au décès de sa grand-mère (Kitchen) ou à celui d’Eriko son ami transsexuel (Moonlight Shadow). Banana nous présente ces deux filles juste après le drame, en pleine crise de souffrance métaphysique et à chaque fois survient un autre personnage (le fleuriste ou Urara) qui vient les sauver et leur offre la possibilité de renouer avec la vie, la société, le travail, l’amour. Il s’agit donc d’un chemin, celui que parcourent ces filles, de l’ombre à la lumière, un chemin qui les extirpe du malheur absurde d’avoir été orpheline ou veuve à 20 ans.

                Les phrases sont simples et douces, la poésie délicate. C’est la finesse et la subtilité du style qui me restent à l’esprit après cette lecture. La mélancolie des balades, de l’errance, de l’instabilité et en même temps ces repères géographiques obsessionnels que sont la cuisine ou le banc près de la rivière. Les personnages cherchent ces repères dans la brume injuste dans laquelle le sort les a jetées et où elles évoluent à petits pas indécis.

                Il y a des scènes très belles, très fortes. Celle tout en détails où un des deux personnages principaux décide au milieu de la nuit de rejoindre le garçon qu’elle aime dans une autre ville, en taxi, afin de lui amener à manger – en réalité l’espoir d’une vie à deux, d’une sortie du deuil. J’aime cette ellipse qui sépare la première partie de la seconde quand l’on s’aperçoit que plusieurs mois se sont écoulés et que l’on comprend que c’est pendant ce laps de temps qu’est survenu l’assassinat du transsexuel : c’est vacillant et brutal. J’aime les indications montrant que les personnages rient fréquemment, de ce rire qui permet de camoufler la douleur, la perte. Ce sont des gens gais qui ont été frappé par la mort. Les filles pensent, réfléchissent énormément, apprennent à se connaître elles-mêmes – et finissent par se remettre à vivre. Par l’amour ou par l’intervention surnaturelle d’un fantôme amical, elles parviennent à s’en sortir, plus fortes, mieux préparées à ce qui les attend, à l’avenir qui s’annonce, à d’autres difficultés bien sûr, mais à des joies aussi. On les quitte bien plus lucides qu’au moment où on était entré dans leur vie.

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« Un crime moderne » de AKUTAGAWA Ryūnosuke

Un recueil de nouvelles (seules deux d’entre elles sont critiquées ici)

Un crime moderne (1918)

     Dans une introduction, il est dit que c’est par l’intermédiaire d’un testament légué au narrateur que l’histoire du personnage principal va nous être racontée. Un testament. Cela signifie que dès le départ, le lecteur est informé par une tierce personne que le protagoniste central n’est plus de ce monde. C’est brillant.

     Il s’agit ici d’un amour secret et contrarié. Le protagoniste en question était amoureux d’une jeune femme mais il a décidé de se sacrifier pour elle, en faisant tout pour qu’elle puisse être heureuse avec un autre homme, celui qu’elle aimait. « Tout », en l’occurrence, c’est aller jusqu’à tuer quelqu’un, c’est-à-dire la personne qui faisait obstacle à la concrétisation de son plan. Il n’a vécu que pour cet objectif, jusqu’à ce qu’il l’atteigne. En croyant faire le bien, en pensant faciliter le bonheur d’une femme, il est devenu un assassin. Et il le devenait si profondément qu’il était prêt à prendre une vie pour la seconde fois. C’est finalement lui-même qu’il a tué.

Un mari moderne (1919)

     Le narrateur vient de rencontrer un vieil homme et écoute la confession que ce dernier lui fait. Contrairement à ce que l’on pourrait s’y attendre, cette confession ne raconte pas la propre histoire du vieillard mais relate celle d’un autre homme. Le témoignage se base sur des souvenirs mais c’est parfois le personnage principal qui intervient, qui s’exprime directement, cette tierce personne encore, le « mari moderne » du titre donc.

     Comme pour la plupart des écrivains japonais de cette époque, la question de la modernité du Japon depuis 1863, depuis le début de l’ère Meiji, est un thème important chez Akutagawa. La société a changé si vite qu’elle a engendré de nouveaux comportements qui n’avaient pas cours auparavant. Cette fois, c’est du comportement étonnant d’un homme face à l’adultère de sa femme dont il s’agit. C’est une nouvelle forme d’attitude, mélancolique, résignée, ambivalente, déjà fatiguée. Le mari moderne est au départ un romantique qui souhaite que l’amour véritable soit au cœur de sa vie conjugale. Il tombe amoureux d’une féministe, une femme de la nouvelle ère, et quand il comprend qu’elle a un amant, au lieu de réagir comme l’aurait fait un Japonais de l’ancien temps, c’est avec une tristesse compréhensive, une distance douloureuse, qu’il vit cette trahison. Comme s’il était incapable de se battre, encore moins de punir, trop doux, trop fragile pour cela.

     Le décor est toujours aussi important chez cet auteur. La rivière Sumida accompagne le récit par touches régulières, symbolistes.

     Je retrouve ici ce que j’avais découvert dans les premières nouvelles que j’ai lues de Akutagawa : des personnages au bord de la folie, toujours tourmentés, soit par ce qu’il y a en eux, soit par quelques raisons extérieures qui les dépassent. Une obsession, une fuite en avant. Et toujours ces récits enchâssés en guise de construction narrative.

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« L’âme de Kôtarô contemplait la mer » de MEDORUMA Shun

Kôtarô, pêcheur et agriculteur d’une cinquantaine d’années, se retrouva un beau jour chez lui, dans le coma, à la grande désolation de son entourage et plus particulièrement de Uta, la voisine, qui le choyait depuis qu’il était petit. Uta se demanda si ce n’était pas à nouveau son mabui qui s’en était allé. Déjà tout petit, il avait été sujet à de fréquents « défaillements de l’âme ». Avec l’âge, ces défaillements ne survenaient plus que tous les deux ou trois ans, mais à chaque fois, Uta était sollicitée afin de récupérer son mabui. Mais là n’était pas sa seule tâche. En effet, Uta devait également tenter de maîtriser l’aaman (une espèce de bernard-l’ermite terrestre) qui avait à peu près la taille d’une main et qui ne cessait d’entrer et de sortir de la bouche de Kôtarô avec pour seul but (semblait-il) d’agacer la famille déjà assez perturbée comme ça. Mais Uta, elle, avait d’autres chats à fouetter. Elle se doutait de l’endroit où l’âme de Kôtarô s’était réfugiée : la plage était l’endroit qu’il préférait pour s’isoler et se ressourcer. Elle se mit donc en chemin vers la plage, laissant toute la famille désemparée, avec la ferme intention de raisonner l’âme de Kôtarô qui, sans doute, devait contempler la mer.

Yoshiaki (le père) et Takashi (le fils) sont tous deux de grands amateurs de combats de coqs. Yoshiaki élevait des coqs dans le but de les faire concourir dans ces nombreux combats organisés dans les gallodromes de l’île d’Okinawa. À l’été de la cinquième année d’école primaire de Takashi, son père lui offrit un poussin dans le but qu’il l’élève lui-même et qu’il en fasse un coq de combat. Le jeune garçon le nomma Aka et mit toute sa bonne volonté pour qu’il devienne le meilleur combattant et que son père puisse être fier de lui. Dès qu’Aka fût prêt, Yoshiaki commença à emmener le coq aux combats pour l’évaluer lors de vrais affrontements. Très rapidement, la réputation d’Aka se répandit chez les parieurs qui vinrent de plus en plus nombreux suivre le nouveau prodige.

Un jour, alors que Takashi nettoyait la volière, un certain Satohara demanda à voir le coq. Après l’avoir observé minutieusement, il demanda à Takashi de le lui vendre, ce que Takashi refusa catégoriquement. Mais ce que le jeune garçon ignorait, c’est que ce que voulait Satohara, il finissait toujours par l’obtenir, et ce par n’importe quel moyen.

On retrouve dans ce recueil de 6 nouvelles ce qui caractérise très exactement l’œuvre de Medoruma et ce qui le distingue des autres auteurs japonais contemporains, à savoir que Medoruma est à la fois un intellectuel averti et un conteur très proche de son archipel natal et de ses petites gens. Ce qui pourrait paraître paradoxal est, dans les récits de Medoruma, d’une cohérence telle que le lecteur n’y voit que du feu. Ses expériences constantes dans la technique narrative se fondent admirablement bien dans des récits tirés de la vie des gens de condition modeste. On retrouve dans le premier récit de ce recueil « Mabuigumi : L’âme relogée » un agriculteur-pêcheur qui se trouve dans un coma profond après avoir laissé s’échapper son âme. Medoruma choisit intentionnellement d’avoir pour base à ce récit onirique et philosophique un foyer des plus humbles. La force de ses récits est d’élever, ou plutôt de mettre à sa juste valeur l’être humain d’où qu’il vienne et ici en l’occurrence les gens d’Okinawa.

Les récits de Medoruma donnent un nouveau souffle à la littérature japonaise qui se confine généralement à Tôkyô ou à d’autres grandes villes du pays. Chez lui, la situation géographique et historique d’Okinawa apporte une approche différente de la littérature japonaise. Son onirisme est plus dû au folklore local qu’à une envie (ou une obligation) de répondre à une demande de réaliser une œuvre typiquement japonaise. Les fantômes, les âmes, les spectres que l’on peut rencontrer dans les écrits de Medoruma proviennent directement du folklore d’Okinawa et non pas d’un style littéraire provenant d’une longue lignée d’écrivains japonais qui aurait perdu l’essence même de sa substance.

L’écriture, même si elle est le résultat d’un travail profond, cultivé et intelligent, reste une écriture agréable, fine et légère ; ce qui est un réel exploit. Le lecteur se laisse facilement entraîner dans les méandres de tous ces mots étranges, de tous ces personnages que l’auteur décrit à la perfection en quelques coups de plumes, et de tous ces endroits exotiques qui ont bercé l’enfance de l’auteur qui rend formidablement la vision qu’il en avait lorsqu’il était enfant.

À noter que pour ces premières traductions en langue française de l’œuvre de Medoruma, les Éditions Zulma n’ont pas fait les choses à moitié en s’offrant les services de Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin pour la traduction. Merci à l’éditeur et aux traductrices.

 
L’âme de Kôtarô contemplait la mer

« L’arc-en-ciel blanc » de YOSHIMURA Akira

Dans ce recueil de quatre nouvelles publiées au Japon entre 1953 et 1964, YOSHIMURA Akira décline cruellement la mort, thème qui lui est cher et qu’il transcendera tout au long de sa carrière littéraire.

Dans « L’arc-en-ciel blanc », il nous conte l’histoire d’Ayako et Toshisuke, un couple étrange qui n’arrive pas à concrétiser charnellement leur amour. Ayako passe ses nuits éveillée à l’écoute de sa mère morte deux ans auparavant et qui semble venir hanter la maison conjugale sans aucune raison apparente. Toshisuke, qui est au courant, ne se tracasse pas outre mesure, jusqu’au jour où Ayako se met à avoir des vomissements inexpliqués et à avoir le teint aussi pâle qu’un fantôme.

La nouvelle « Un été en vêtement de deuil » nous plonge dans l’univers espiègle et cruel de deux jeunes enfants, Kiyoshi et Tokiko. Kiyoshi vit, depuis la mort de son père, avec sa grand-mère, une femme acariâtre qui semble cacher un secret qu’il compte bien découvrir un jour ou l’autre. Durant la nuit, il entend, dans les caves de la maison, sa grand-mère dialoguer seule, caves qui furent jadis aménagées afin de cacher son père durant la Seconde Guerre mondiale de peur que les soldats ne viennent l’enrôler et ne le « volent » à sa chère maman.

Jirô est un jeune homme qui, depuis la mort de son père, ne peut s’empêcher d’assister à tous les enterrements qui ont lieu dans sa ville de province. Même s’il ne connaît pas le défunt, c’est plus fort que lui, il doit assister à ces somptueuses cérémonies qui lui rappellent son papa. La veillée qui avait suivi le décès de son père lui avait laissé de vives impressions qui s’étaient gravées profondément en son cœur d’enfant. Mais, dans cette nouvelle nommée « Étoiles et funérailles », il y a aussi cette jeune fille répondant au doux nom de Tokiko que Jirô ne cesse de rencontrer portant un bébé crasseux sur le dos. Les deux jeunes ne se rencontreront vraiment qu’une seule fois, et ce à l’occasion d’une belle nuit étoilée. Pour Tokiko, cette nuit ne changera rien, mais Jirô, lui, se sentira dans l’obligation d’aider la jeune fille avec les faibles moyens qui sont les siens.

C’est dans la quatrième nouvelle du recueil que YOSHIMURA se présente sous son plus beau profil, celui de l’auteur audacieux, tendre et excellant dans ses descriptions géniales. Comme dans le début du roman « Le convoi de l’eau » où il nous décrit le parcours d’un groupe de travailleurs dans les montagnes japonaises pluvieuses, dans cette nouvelle nommée « Le mur de briques » il nous conte avec un réalisme éblouissant la fuite de deux jeunes enfants tentant désespérément de sauver un cheval condamné à une mort certaine. La petite Hisae suit sans trop se poser de questions son grand frère Kiyota dans cette aventure idéaliste que seuls les enfants peuvent connaître tant leur cœur surpasse leur raison. Il existe une réelle tendresse dans cette nouvelle entre le grand frère, sa sœur et « leur » cheval, mais l’auteur ne désirant pas que le récit sombre dans une histoire mièvre et puérile,  dessine petit à petit dans les yeux de Hisae le doute qui commence à y prendre place. Le frère téméraire se trouve alors confronté à la sagesse de cette petite fille qui, tout en voulant sauver l’animal, se rend compte de la témérité excessive et immature de son frère, même si son rêve à elle demeure intact.

YOSHIMURA Akira nous propose dans ces quatre récits une sorte de romantisme expressionniste ponctué d’un réalisme brumeux, cruel et ciselé par une plume translucide qu’il est seul à posséder. L’écrivain magnifie la réalité en amplifiant d’une façon mesurée tout ce qu’il peut amplifier : les sentiments, la nature, le mystère, la mort, les bruits,… Il est capable de rendre, par exemple dans la nouvelle « Le mur de briques », ce sentiment qu’ont les enfants de se retrouver dans un monde sans limite et gigantesque alors qu’ils ne font que quelques centaines de mètres dans un village où tout ce qu’ils rencontrent leur paraît magnifique ou surprenant. Dans la nouvelle « Étoiles et funérailles », la montée du jeune Jirô vers le temple où se prépare les funérailles du défunt, au lieu d’être ridicule, prend une dimension tragique et grandiose grâce à l’auteur qui met en vis-à-vis la famille du mort avec le jeune passionné montant le chemin sous un déluge interminable, alors que les proches ne pensent qu’à s’abriter au lieu de préparer sereinement la cérémonie.

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« Voyage vers les étoiles » de YOSHIMURA Akira

Kenshiro et Kamo sont ce que l’on appelle des préparateurs de spécimens osseux, c’est-à-dire que leur fonction est de désarticuler les cadavres afin d’en faire un squelette présentable pour les scientifiques et les étudiants en médecine. À l’arrivée de Kamo, Kenshiro est persuadé qu’il ne tiendra pas plus d’une semaine, mais est littéralement étonné par le sang-froid et la nonchalance du nouveau venu qui ne craint absolument pas tous ces cadavres et leur constante puanteur.

Kenshiro n’est pas un simple préparateur, il a une conception très scrupuleuse du métier et désire terminer sa carrière en créant un squelette totalement transparent. Mais pour ce faire, il devrait recevoir un corps en parfait état et venant à peine de rendre son dernier souffle. Don que lui a toujours refusé son directeur sous différents motifs qu’il n’a jamais pu réfuter.

Il ne sut que très tard que ce serait sa propre famille, Tokiko sa compagne et Yuriko sa belle-fille, qui lui fournirait la base de ce qui allait devenir le chef-d’œuvre de sa vie.

L’expérimentation médicale est un sujet que YOSHIMURA manipule avec brio et génie. Lui-même fut le sujet d’une expérimentation. À l’âge adulte, il souffrit de pleurésie et les médecins lui proposèrent une opération chirurgicale expérimentale. YOSHIMURA, n’ayant jamais eu peur de la mort, accepta l’opération qui fut un réel succès. Ce sang-froid devant la mort lui permit d’écrire des nouvelles comme celle-ci et « Jeune fille suppliciée sur une étagère » dans lesquelles on retrouve sa plume précise et tranchante, adroite et sans tremblements, tel un chirurgien des lettres accompli. Une merveille limpide et transparente égale au résultat de cet énigmatique et consciencieux préparateur.

Dans la nouvelle « Voyage vers les étoiles », YOSHIMURA nous raconte l’histoire de jeunes japonais qui ont communément décidé d’en finir avec la vie. Keichi, Makiko, Arikawa et leurs compagnons partent pour un voyage en camion vers le nord du Japon. Leur but est tout aussi effroyable que simple : chacun à son tour, ils se donneront la mort de la manière qu’ils auront choisie. Le premier à se suicider est un inconnu qui, ayant entendu leur projet funeste, a décidé de les accompagner et d’être le premier « martyr » de cet effroyable voyage vers les étoiles. À l’origine de ce road-movie inéluctable et original, on retrouve cette simple et funeste phrase prononcée nonchalamment par Mochizuki, un des participants au voyage : « Et si on mourait ? ».

Le suicide et le Japon sont indissociables dans la pensée collective occidentale, et les préjugés sont tenaces. Que ce soient les kamikazes de la Seconde Guerre mondiale ou le seppuku des samouraïs, le suicide a tellement été exubérant au Japon que l’Occident a du mal à se débarrasser de ces préjugés. Certes, le Japon a un taux de suicide important, mais pas de là à considérer ce pays comme une nation suicidaire.

Les suicides au Japon sont souvent des suicides de « salary-man » dus au stress et à la concurrence internationale, mais dans cette nouvelle, YOSHIMURA préfère se concentrer sur une autre source de suicide : l’ennui. Pas de facteurs tangibles ou scientifiques, juste des jeunes personnes qui ont décidé de quitter un monde qui les ennuie. Aucune violence extérieure, aucune attaque psychologique, juste une incompréhension existentielle. Dans « Voyage vers les étoiles », tout se passe le plus calmement et le plus simplement possible. Le trajet est sans embûches et la narration de YOSHIMURA toujours aussi limpide. La justesse des mots et le déroulement très cinématographique du récit font de cette nouvelle un petit bijou de simplicité narrative qui conquit le jury du Prix Dazai en 1966 et mit en évidence la modernité de cet auteur toujours aussi surprenant et insaisissable.

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« Seventeen » de Ôé Kenzaburô

L’adolescent de cette nouvelle ne sera nommé par Ôé Kenzaburô que par le pseudonyme seventeen. Il a effectivement 17 ans le jour du début du récit et est aux prises à des pulsions sexuelles surdimensionnées qui lui valent de se comporter très violemment envers sa famille et principalement envers sa grande sœur. Ces pulsions sont tellement fortes et inassouvies que sa raison et sa logique en sont très fortement perturbées, et cet état hormonal le conduira petit à petit vers une nouvelle vision du monde décrite par l’auteur comme totalement extrême.

C’est durant cette période de mutation personnelle que seventeen rencontre des gens qui se disent de droite, mais qui s’avèrent être plus proches des ultranationalistes en pleine recrudescence en ce début des années 1960 au Japon. Une des raisons, sans doute la plus puérile, pour laquelle seventeen va se rapprocher de ces extrémistes, est tout simplement que sa sœur avec laquelle il est en conflit travaille comme infirmière dans un hôpital des Forces de défense et pour qui la gauche est la seule alternative possible pour le Japon qui se remet lentement de sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale. L’autre raison est que son incapacité à gérer ses pulsions sexuelles trouvera une certaine échappatoire au travers de perspectives violentes de groupuscules nationalistes pour lesquels il commence à vouer un réel culte.

Seventeen ira même jusqu’à arborer fièrement le costume des ultranationalistes de l’Action Impériale, costume qui ressemble d’assez près aux tenues portées par les S.S. durant la Seconde Guerre mondiale. Pour lui, c’est une sorte de libération et d’intégration dans un système qu’il ne comprend que très vaguement, mais qui lui procure un bien-être qu’il n’espérait plus trouver.

« Seventeen » est une des nouvelles les plus importantes qu’Ôé Kenzaburô ait écrite. Alors qu’il publie cette nouvelle pour la première fois, l’extrême droite japonaise réagit très virulemment en allant jusqu’à lui envoyer des menaces de mort. Il faut avouer que par la forme et le fond, Ôé n’y va pas avec le dos de la cuiller. Prendre un adolescent perturbé comme personnage principal et le voir se transformer lentement en partisan fanatique de l’ultranationalisme japonais a de quoi heurter la sensibilité des dirigeants de l’Action Impériale. Cette analogie entre l’incapacité de gérer ses pulsions sexuelles et la soif de reconnaissance de cet adolescent, et son enrôlement dans un mouvement politique extrémiste est tout à fait remarquable et représente très bien le côté engagé et tête brulée du prix Nobel de littérature de l’année 1994.

Mais ce n’est pas tout, le style et la ligne narratrice sont tous les deux époustouflants. Et l’on peut dire que ce long cri littéraire mis en forme par Ôé a très peu d’équivalents dans toute l’histoire de la littérature. Pas un seul instant de répit pour le lecteur qui voit cet adolescent pris dans un tourbillon de folie où il n’y a plus de place pour la réflexion, où il n’y a plus aucun endroit où se poser. L’adolescent est prisonnier de lui-même, la haine le manipule, ses pulsions le submergent, la hantise de l’isolement fait de lui un être vulnérable qui se défend coûte que coûte, l’adolescent recherche et trouve sa tanière dans un microcosme qu’il ne paraît pas connaître. Peu lui importe, il a trouvé où se nicher.

Cette nouvelle est le cri le plus puissant qu’une génération ait pu expulser devant un monde changeant, devant un Japon anxieux et désabusé, très inquiet de son avenir, devant un Japon aux prises à un choix crucial entre deux ailes politiques qu’Ôé a, quant à lui, choisi de défendre. Et c’est ce qui lui a valu à la fois les foudres de l’Action Impériale et le Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

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« Après le tremblement de terre » de MURAKAMI Haruki

Dans ce recueil de nouvelles paru au Japon entre 1999 et 2000, on retrouve en toile de fond le terrible tremblement de terre qui eut lieu à Kobe le 17 janvier 1995 et qui fit 6 437 morts.

Dans « Après le tremblement de terre », MURAKAMI nous décrit dans un style épuré et onirique, une multitude de personnages de tous âges, de toutes conditions sociales, menant une vie paisible soudainement bouleversée par cette terrible catastrophe.

Dans la première nouvelle « Un ovni a atterri à Kushiro », la femme d’un certain Komura disparaît sans crier gare après avoir passé de très longues journées devant son poste de télévision montrant les images du tremblement de terre et ses conséquences. Désorienté, Komura décide de se rendre, à la demande d’un de ses amis, en Hokkaidō afin d’y livrer un colis mystérieux.

Dans « Paysage avec fer », trois jeunes gens : Junko, Miyake et Keisuke, une fille et deux garçons, se donnent rendez-vous sur une plage pour y préparer un feu de camp. Commence entre eux une discussion qui les mènera plus loin qu’ils ne pouvaient l’imaginer.

Dans la nouvelle « Tous les enfants de Dieu savent danser », Yoshiya apprend à l’âge de 17 ans que son père n’est pas mort comme on a bien voulu le lui faire croire. La seule description que l’on veut bien lui donner de son père est qu’il lui manque un lobe d’oreille. Un beau jour, alors qu’il se promène en ville, il rencontre un homme à qui manque le lobe de l’oreille droite.

La nouvelle la plus réussie est sans aucun doute « Crapaudin sauve Tokyo », une nouvelle qui nous conte l’histoire de Katagiri, petit fonctionnaire qui, à la fin d’une longue journée de travail, se retrouve face à une grenouille géante. Celle-ci, dénommée Crapaudin, lui demande son aide afin de sauver Tokyo de la destruction totale. En effet, un séisme gigantesque est prévu pour bientôt, et il est le seul à pouvoir l’éradiquer, mais il a besoin d’un petit coup de main. Le style à la fois pédant, enjoué et tyrannique de cette grenouille géante dotée de la parole est du très grand MURAKAMI. Dans son style onirique, il nous narre cette histoire fantastique du ton le plus naturel possible. La sagesse de Crapaudin est à la hauteur de la médiocrité de ce petit fonctionnaire qui nous rappelle que la nature a beaucoup à nous apprendre.

Le séisme de Kobe est l’une des raisons qui ont rappelé MURAKAMI dans son pays natal alors qu’il vivait à cette époque aux États-Unis. Sans doute par respect aux nombreuses victimes compatriotes de l’auteur, il décide de ne pas décrire la catastrophe que lui-même n’a connue qu’au travers des médias, et il est en effet beaucoup question dans ce recueil d’émissions télévisées et radiophoniques, de rumeurs et d’impuissance. Impuissance terrible que MURAKAMI a ressentie fortement d’où il était. Mais la société japonaise étant extrêmement soudée, la seule solution pour lui a été le retour dans son pays d’origine et l’écriture de ces quelques nouvelles très pudiques et sans aucun doute les plus émouvantes que l’écrivain n’ait jamais écrites.

« Après le tremblement de terre » n’est pas seulement un recueil de six nouvelles reliées les unes aux autres par le biais du tremblement de terre de Kobe. Dans ce recueil, MURAKAMI tente surtout de montrer au lecteur comment la mort peut changer la personnalité des protagonistes, même s’ils n’ont pas été confrontés directement à elle.

À la lecture du livre, le lecteur ne peut s’empêcher d’essayer de trouver des liens entre les histoires qui semblent se dérouler synchroniquement. À première vue il n’y en a pas ; les histoires ont des traits communs, des images communes, des thèmes communs, mais le seul lien qui les unit est un sentiment évident de perte. Une perte matérielle et humaine, mais également une perte de sens. Le livre est mélancolique dans son ensemble, mais l’auteur laisse planer une touche d’optimisme, l’être humain est capable de se sortir de situations apparemment inextricables. Les personnages du livre sont seuls, mais finissent toujours par rencontrer quelqu’un qui les aide d’une manière ou d’un autre à se reconstruire et à reconstruire.

Ajoutons qu’une nouvelle comme « Crapaudin » est un tour de force de la part de MURAKAMI. Insérer dans ces textes très réels à défaut d’être réalistes une nouvelle surréaliste et comique est de la très haute voltige et aurait pu ne pas être très bien acceptée.

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